«Il allumait la flamme et donnait envie de se surpasser.»
(son ami Philippe Dinkel, Directeur du Conservatoire de Musique de Genève).
C’est à l’âge de 16 ans que je rejoins le choeur du Motet de Genève, dirigé par Philippe Corboz, chef et organiste reconnu, ami de mon père (Pierre Pernoud, fondateur de l’Ensemble Vocal de la Psallette de Genève) alors décédé depuis plus de deux ans.
Choriste passionnée, j’ai hâte de retrouver les rangs chaque mardi soir, subjuguée par l’intensité toute particulière de Philippe Corboz et très vite consciente du privilège de chanter sous sa direction. Je passe ainsi de nombreuses années de pur régal à découvrir, interpréter des oeuvres sublimes de C. Monteverdi, J.-S. Bach, M. Duruflé et bien d’autres encore.
Merci Philippe, le généreux, le talentueux, le charismatique musicien qui sut si bien nous transmettre son amour de la musique. Passion, exigence, chaleur humaine, c’est aussi dans le souvenir de ce foisonnement intense que je puise mon inspiration.
Oui Philippe tu as beaucoup donné mais tes choristes te l’ont bien rendu en s’investissant corps et âme dans tes merveilleux et audacieux projets musicaux.
Bien d’autres, amis, choristes ou élèves pourraient témoigner dans un même élan. La liste des personnes que tu as inspirées est aussi longue que la trace que tu laisses derrière toi.
Emotion.

Beethoven compose l’Opferlied en été 1822. Ce « chant de sacrifice » tiré du poème « Die Flamme lodert » de Friedrich von Matthisson est une oeuvre malheureusement trop rarement interprétée. Elle est pourtant d’une grande délicatesse, un joyau de musique chorale pour soprano solo, choeur et orchestre.

La Messe en do majeur fut composée 15 ans plus tôt, en 1807. A l’aube de ce XIXe siècle, la première messe de Beethoven pose un problème de style: elle est le terrain de plusieurs influences parfois contradictoires, le lieu de rencontre de la tradition et de la modernité. « Je crois que j’ai traité le texte comme il a rarement été traité » confie Beethoven à son éditeur. C’est cette originalité qui aurait été mal reçue par le Prince Esterhazy (« Mais, cher Beethoven, qu’avez-vous fait là? ») et qui poussera le compositeur à modifier sa dédicace au bénéfice du Prince Kinsky.

Les aspects novateurs de l’oeuvre préfigurent l’esthétique de la Missa Solemnis et de la Neuvième Symphonie. Le choeur est l’acteur principal de cette célébration: il prend en charge la quasi totalité du texte. Cette conception de la musique chorale comme expression collective, telle qu’elle s’exprimera dans la Neuvième Symphonie, se manifeste déjà dans la Messe en do majeur qui aspire à une dimension universelle. Pour moderne qu’elle soit, cette Messe ne renie pas pour autant une certaine hérédité viennoise, présente dans le lyrisme chaleureux du Kyrie ou du Sanctus.

La foi de Beethoven était profonde: croyant authentique, il n’était pas de ceux qui font profession de vivre confortablement de la parole de Dieu. Pratiquant peu zélé, volontiers provocant à l’égard d’une Eglise romaine sclérosée et de ses dogmes, Beethoven vivait Dieu intensément, passionnément. Ses carnets intimes en témoignent : « S’approcher toujours plus haut de la divinité pour répandre (par l’Art) son rayonnement sur le genre humain, il n’est rien de plus Haut ». Cette déclaration, exempte d’orgueil, est l’expression même de la dignité et de la responsabilité de l’artiste.

Le très tendre Kyrie, nous plonge tout d’abord en pleine atmosphère liturgique, voire ecclésiastique: les deux premières notes en effet ne sont confiées qu’aux seules basses du choeur. Mais en neuf mesures seulement, un sommet symphonique est atteint.

Dans le Gloria, qui débute par une explosion de joie du choeur, la « génuflexion » musicale à l’Adoramus Te indique l’humilité de sa foi, et le passage à l’unisson dans le Et unam sanctam… souligne sa croyance en l’unité et la fraternité humaine.

L’écriture du Credo, aux ambiances intenses et variées (autant de scènes où s’expriment les voix de l’Eglise militante, souffrante, triomphante), reflète un souci de compréhension du texte et de dynamisme. L’ardente profession de foi du début s’exprime dans un style simple, faisant fréquemment appel à de grandioses et puissants unissons.

Le Sanctus  débute dans une atmosphère merveilleusement recueillie, aux amples envolées lyriques. Ce mouvement est dans un majestueux la majeur, tandis que des tons plus sombres (mineurs) sont employés pour le Crucifixus. Cette partie sera suivie d’un Benedictus, faisant intervenir les quatre solistes réunis dans une intense prière et discrètement soutenus par le choeur.

Le début du poignant Agnus Dei (ut mineur) s’ouvre sur une invocation tragique du choeur. La tonique majeure est rétablie au Dona nobis pacem introduisant la coda citant textuellement la phrase initiale du Kyrie et assurant ainsi fermement l’unité de l’ensemble.

La Messe en do majeur se révèle une oeuvre magnifique, d’une grande puissance expressive et emplie de ferveur. Cette partition mériterait également de se faire connaître au grand public par une interprétation plus fréquente.

Sources: A. Rousselin-Lacombe / Gallica bibliothèque numérique / Opus / P. Mougeot

Opferlied

Chant du sacrifice

 
Die Flamme lodert, milder Schein
Durchglänzt den düstern Eichenhain
Und Weihrauchdüfte wallen.
O neig’ ein gnädig Ohr zu mir
Und laß des Jünglings Opfer dir,
Du Höchster, wohl gefallen !

Sei stets der Freiheit Wehr und Schild !
Dein Lebensgeist durchatme mild
Luft, Erde, Feu’r und Fluten !
Gib mir als Jüngling und als Greis

Am väterlichen Herd, o Zeus,
Das Schöne zu dem Guten !

La flamme embrase, une lueur chaude
Illumine la sombre forêt de chêne
Et l’odeur d’encens fumeronne.
Tends une oreille compatissante
Et accepte avec plaisir le sacrifice,
O Plus Puissant, de ce juvénile !

Sois toujours la défense et le bouclier de la liberté !
Que ton souffle remplisse en abondance
L’air, la terre, le feu et les eaux.
Donne-moi, en tant qu’adolescent et vieillard,

Au sein de ta demeure, O Zeus,
La Beauté comme récompense !